Les copains d'abord - Autobiographie - Extrait

Les copains d’abord !

Haute comme trois pommes, maigrichonne et les dents plantées au lance-pierres, j’arborais à 8 ans la coupe garçonne à frange oblique comme personne ! Savants mélanges entre la coupe mulet et le bol dégradé, mes coiffures étaient un véritable désastre à ciel ouvert. Car durant toute mon enfance, ma mère s’obstinait à jouer à la coiffeuse.

La clope au bec, des lames de rasoir tranchantes et une énorme paire de ciseaux entre ses doigts fébriles, ma mère taillait, effilait, crêpait.

Lorsqu’elle estimait qu’elle avait assez bataillé avec ma chevelure indomptable, elle s’éloignait de quelques pas pour une meilleure vue d’ensemble. Après m’avoir analysée sous tous les angles, les yeux plissés, elle expulsait un énorme nuage de fumée par les narines, levait ses grands yeux gris-vert au plafond – vraiment, j’ai fait ce que j’ai pu -, et pestait.

Le résultat, pourtant fidèle à ses précédentes tentatives de coiffure, était déplorable. Mais tout échec avait son responsable. A n’en pas douter, j’étais la fautive : j’avais bougé sur mon tabouret – non vraiment, tu ne tiens pas en place -, je l’avais distraite – qu’est ce tu peux être un moulin à paroles – j’avais désobéi à ses consignes – je t’avais pourtant demandé de ne pas pencher ta tête sur la droite – bref, je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même si je ne ressemblais à rien.

Elle se débarrassait de sa clope fumante dans un cendrier en cristal débordant de mégots et me tendait un petit miroir pour toute conclusion à cette séance de torture.

Devant ma mine déconfite, elle me jurait que sa prochaine tentative porterait ses fruits.

C’était finalement comme un jeu entre nous. Je savais qu’elle faisait de son mieux mais qu’elle ratait son coup. Immanquablement.

— Je suis vraiment désolée, minaudait-elle lorsque j’évoquais les railleries de mes camarades de classe dont j’allais subir les assauts dès le lendemain matin.

Face à cette perspective peu réjouissante, elle semblait soudain plus désemparée que moi. Et c’était à mon tour de la rassurer.

— Ne t’en fais pas maman, ça va vite repousser.

Et de conclure, comme mon argument n’atténuait pas son désarroi :

— Ceux à qui ça déplait n’ont qu’à pas me regarder !

La messe était dite.

Ma mère retrouvait foi en ses talents de coiffure – pour marquer le coup, elle se rallumait une clope – et moi ma liberté.

Je pouvais enfin rejoindre ma bande de copains !