Mamy Josette - Autobiographie - Extrait

Mamy Josette

Mon portable vibre sur le plancher du salon.

Les idées troubles, j’extrais mon bras engourdi de la couette, tâtonne à l’aveugle le dessous du divan-lit et me saisis de l’appareil qui tournoie sur lui-même.

Je me racle la gorge. Mais je n’ai pas l’occasion de prononcer le moindre mot  qu’une voix enrouée bondit du néant.

— C’est moi, Fille. Tu peux venir ?

A l’autre bout de la ligne, mon interlocutrice semble excédée.

— Quoi ?

— Le Rossignol fait encore aller sa musique.

Je soupire.

— Il est trois heures du matin. Essaie de te rendormir.

— Justement, je ne peux pas ! peste ma mère. A cause du Rossignol.

Sa double allusion à notre voisin Fabrice m’arrache un sourire.

Car à 78 ans, ma mère a du mal à se remémorer l’identité des personnes qu’elle côtoie.

C’est ainsi que dans notre entourage proche gravitent des noms d’emprunts : le Rossignol, Madame Rose, Madame Tortue, Ninie et Dop, Casquette, Vendredi, Madame Crasses, Monsieur Marteau, Ich-Ich, Luxembourg, « C’est assez dire », Monsieur Savons, CPAS, Madame JackeJack, « Demandez à mon mari », j’en passe et des meilleures.

Ces sobriquets évoquent un tic de langage, un vêtement, un incident relaté ou partagé. Une fois énoncés, ils font surgir dans la mémoire défaillante de ma mère l’image de la personne rattachée à sa particularité : on sait alors de qui on parle.

— Et puis on arrête avec les « Marie-Josée », avait-elle décrété à l’hiver 2020, lorsque les enfants de mon compagnon, sept et neuf ans, ne parvenaient pas à articuler son prénom. C’est trop compliqué. Vous pouvez dire Mamy Josée.

Les gamins avaient pouffé de rire puis s’étaient isolés pour s’adonner à leurs messes basses favorites. Ensuite, le cadet s’était écarté de son grand frère, et reprenant son souffle, il avait zozoté :

— Mamy-Zozette !

Le petit nom « Mamy Josette » avait été aussitôt adopté.

(…)

L’appel téléphonique de trois heures du matin concerne donc le Rossignol.

Si le quinquagénaire mélomane s’est offusqué dans un premier temps du surnom attribué par ma mère suite à une de leurs innombrables embrouilles, il le revendique aujourd’hui fièrement. Car l’importance qu’il lui confère dans le voisinage est indéniable. Tous ont fini par adopter ce nom d’oiseau pour le désigner, en référence à sa pratique intempestive du Karaoké.

En bon-vivant-qui-ne-s’impose-aucune-limite, Fabrice enchaîne les reprises de chansons célèbres dès la tombée de la nuit. Il absorbe alors les verres d’alcool à la chaine et consume cigarette sur cigarette dans son espace une pièce faisant office tantôt de bar-cuisine, tantôt de bar-salon.

Étant entendu qu’alcoolémie et sens musical ne font pas bon ménage, les tubes se désharmonisent au fil des heures et il n’est pas étonnant que les nerfs de ceux qui les subissent en silence finissent par lâcher.

Puisque ma mère et moi habitons quasiment distance égale du Rossignol, j’écarte le téléphone portable de mon oreille et demeure quelques secondes à l’affût de vibrations sonores. Mais aucun son ne parvient à mes tympans depuis la fenêtre du salon entrouverte.

— Je n’entends rien, fais-je dans un soupirs.

— C’est peut-être pas le Rossignol alors, s’emporte-t-elle. Ou bien ses Boums-Boums résonnent dans ma cour. Toi, tu as le bruit voitures qui passent devant ta maison. C’est pour ça que tu ne captes rien.

Des centaines de véhicules s’y croisent effectivementen journée. Mais on observe très peu de trafic de nuit. D’ailleurs depuis le début de notre conversation, c’est le calme plat. Mais je préfère garder cette réflexion pour moi.

— C’est toi qui m’a dit de t’appeler en cas de problème, insiste ma mère. Et là, j’ai un problème !

— Oui oui. Tu as bien fait de me contacter.

Je prononce cette phrase d’une traite mais je n’en pense pas un mot, d’autant plus qu’une bonne heure me sera nécessaire pour me rendormir.

— Il faut faire quelque chose ! poursuit-elle. Il drache et je n’ai pas envie de m’habiller pour sortir frapper à sa porte.

Nous demeurons silencieuses toutes les deux, comme cherchant une solution. Puis ma mère me dévoile enfin le réel motif de son appel.

— Tu voudrais bien sonner aux flics ?

Sa requête m’assomme.

— Mais… Pourquoi tu ne les appelles pas toi-même ?

Je formule cette interrogation dans le but de gagner un temps de réflexion.

— Je l’ai fait, scande-t-elle. Mais ils me demandent mon âge.

— Et c’est un problème ?

— Évidemment que c’est un problème ! Du coup j’ai raccroché.

— Tu as raccroché pour une simple question ?

— C’est pas des manières de demander ces choses là à une dame âgée, aboie-t-elle. Eux, ils pensent que c’est encore la Vieille qui les dérange pour rien. D’ailleurs je leur ai dit : qu’ils aillent se faire foutre !

La colère que dégagent ses propos témoignent d’un profond désarroi.

— Mais tu ne dois pas t’embrouiller avec la police ! Ils appliquent une procédure, ça n’est rien contre toi, fais-je pour la rassurer.

— Rien contre moi, que tu dis ! J’ai quand même bien senti qu’ils n’avaient pas envie de se déplacer !

— Ça c’est possible. Parce que ça n’est pas la première fois qu’ils t’envoient une patrouille pour rien.

Ça y est, j’ai lâché une bombe !

Les conséquences d’une parole malhabile peuvent être dévastatrices. Je m’attends à une contre-offensive de sa part, au lieu de quoi elle enchaîne.

— Ça n’est pas ma faute si le Rossignol arrête sa musique avant qu’ils n’arrivent. Ils pourraient le coffrer s’ils ne mettaient pas des heures à débarquer !

Son argument fait mouche, je demeure sans voix.

Car notre village de moins de 5000 âmes est vierge de toute présence policière après dix-sept heures. En cas d’urgence, nous devons faire appel à des patrouilles externes qui ratissent un territoire de 240 km2 dans lequel résident plus de 70 000 personnes. Leur charge de travail est considérable et le personnel de police priorise l’ordre des interventions. Si bien que je me suis moi-même retrouvées à deux reprises en situation délicate.

Une première fois, lorsqu’un jeune homme qui venait de se faire larguer a défoncé le volet de mon commerce, faisant hurler l’alarme qui se déclenche lorsqu’on force l’entrée. La seconde, lorsque deux demi-cinglés ont fracassé la porte de mon domicile si violemment que le panneau s’est arraché du montant, offrant un trou béant.

Lors de ces deux intrusions, je visualisais des hommes cagoulés dévalisant la boutique alors que je me trouvais dans mon lieu de vie à l’étage. Et dans le silence glacial de la nuit, j’imaginais un illuminé ou deux se déplacer dans le magasin désert et gravir lentement les marches vers mon appartement dans le but de m’intimider ou de m’agresser.

J’ai patienté une éternité avant l’arrivée de la police. Si bien que je suis descendue évaluer moi-même l’étendue des dégâts au rez-de-chaussée. Après des heures d’effroi, j’ai constaté que j’étais la seule occupante du bâtiment plongé dans la pénombre. Les malfaiteurs avaient déserté les lieux depuis longtemps.

Alors si ma mère s’imagine un tapageur nocturne se faire réprimander par les autorités dans la minute, elle n’a pas fini de se bercer d’illusions.

— Tu veux bien venir écouter ? minaude-t-elle. Comme ça tu pourras appeler les flics à ma place.

— Tu l’as dit toi-même, il pleut des cordes. J’aimerais autant éviter de me balader dehors.

— Ça te prendra à peine quelques secondes. Juste le temps de traverser la route, insiste Mamy Josette.

Le résultat est identique, je vais être trempée. Mais je fléchis.

— D’accord, je viens. Mais je te préviens, je fais vite. Le hollandais n’a pas encore livré les fleurs du magasin et Maxime dort. Je ne peux pas le laisser seul trop longtemps…

A l’autre bout de la ligne, plus personne ne répond.

— Allo ? Allo, tu es là ?

Un regard vers l’écran de mon téléphone me signale que ma mère a raccroché.