De grands projets
Dans un environnement familial en surtension permanente, mon imaginaire foisonne.
— Parfois, ma propre fille me fait peur, s’exclame ma mère tantôt amusée, tantôt sidérée par ma créativité lorsque je lui lis des passages des récits que je griffonne dans mes carnets de notes. On se demande où elle va les chercher.
Et puis un beau matin, célébrant son cinquante-deuxième anniversaire, ma mère cesse de gober ces cachets qui lui retournent le cerveau.
— Je me sens forte maintenant que tu reviens vivre avec moi, m’avoue-t-elle lorsque je quitte l’institution pour la protection de la jeunesse dans laquelle je suis placée durant cinq longues années.
De mon côté, je poursuis mes études et je travaille en parallèle pour assumer la charge de mes propres dépenses car la situation financière de ma mère est précaire.
Bénéficier des aides sociales est ce qu’elle envisage de plus prolifique après avoir quitté les bancs de l’école trop jeune, sans avoir appris à lire ni à compter. Sa seule perspective de carrière se résume à jouer les boniches, me répète-t-elle. Alors rester entre ses quatre murs sonne comme une petite revanche sur une vie qui ne lui a pas fait de cadeau.
Quant à moi, je me dessine un chemin bien différent du sien puisque j’ai eu la chance de côtoyer d’autres horizons. Je projette d’accomplir des études pour devenir journaliste et je souhaite obtenir mon permis de conduire au plus vite.
— Une voiture, c’est un grand malade à la maison ! prévient ma mère. Alors pourquoi se saigner ?
— Parce que je veux me rendre là où le vent me porte. Être autonome.
— Mais nous, on ne part jamais bien loin. On fait nos courses à pied. Hors de question de s’absenter plus d’une journée !
— Mais moi, je veux voir autre chose que le bout de ma rue. J’aimerais découvrir le monde. Écrire. Et voyager !
De telles paroles énoncées avec toute l’assurance dont on fait preuve à l’adolescence sont perçues comme une provocation. Elles déclenchent des moments de profondes incompréhensions entre elle et moi.
— Ne rêve pas trop grand, Fille. La vie réelle, c’est pas les livres. Nous on doit apprendre à se contenter de peu.
Je reste convaincue que le destin a d’autres projets pour moi. De grands projets.
Contrairement à ma mère, je suis prête à les embrasser de tout mon être lorsqu’ils se présenteront à moi.
Je passe mon permis de conduire à dix-huit ans.
Quatre années plus tard, je décide d’ouvrir un magasin de fleurs au creux de la vallée.
Sans formation.
Et sans un rond.
(***)
Vingt ans plus tard, je suis artisan fleuriste au creux de la Vallée.
Bien que la création florale et la décoration de salles me procurent un immense plaisir et me permettent de tisser des liens étroits avec une clientèle toujours plus nombreuse, je ne renonce pas à mes rêves d’écriture, car les mots restent mon refuge le plus précieux. En 2017, je fais le choix de partager mes écrits et participe à de nombreux concours de romans et de nouvelles, où je rencontre mes premiers lecteurs et reçois les retours encourageants de chroniqueurs et de professionnels de l’édition. J’éprouve alors une douce satisfaction, car chaque étape, qu’elle soit créative ou littéraire, enrichit mon parcours et renforce mon engagement envers mes rêves d’écriture.
(***)
En juillet 2021, ma vie est bouleversée par les terribles inondations qui dévastent l’Est de la Belgique. En quelques jours, je perds mon magasin et ma maison.
Quatre mois plus tard, ma mère décède à l’hopital, après plusieurs semaines de coma.
À quarante-deux ans, me voilà sans domicile, sans emploi et orpheline.
Ces événements particulièrement violents marquent un tournant brutal dans ma vie et me forcent à repenser entièrement mon avenir.
Pour ne pas sombrer, je prends la décision difficile mais nécessaire de quitter la Belgique. Le cœur lourd mais rempli de promesses, je rejoins mon compagnon dans le sud de la France où je souhaite repartir de zéro.
Ce nouveau départ m’offre l’opportunité précieuse de me reconstruire et de redéfinir qui je suis. Dans cet élan, j’écris mon autobiographie, marquant ainsi ma première année de vie en France. Trois ans plus tard, je décide de suivre mon coeur et je me consacre entièrement à ma passion pour l’écriture en me tournant vers les récits de vie.
Devenir biographe sonne désormais comme une évidence.
Mon point d’encrage.
Ma véritable vocation.